Cellule de Crise – La Série

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Auteurs

Frédéric PERRIN, scénariste

Grégoire SOUKIASSIAN, expert en gestion des risques – scénariste

Genres

Dystopie, sitcom, comédie, satire, walk and talk

Format

6 X 52 minutes

N° de dépôt SACD : 07/06/2016 : 185032

Le pitch

À une époque où les accidents industriels, climatiques et sanitaires se sont multipliés, l’État impuissant délègue la gestion des crises à une structure inédite : le Centre National de Gestion des Risques (CNGR). Dans le centre de commandement où leur tâche les confine, le rire, le sexe et l’amour se faufilent.

Le contexte

Années 2030. Les fonctions régaliennes des États se sont effondrées. Les décisions administratives relèvent en totalité des instances européenne. Le pouvoir économique a définitivement basculé aux mains de la finance. L’État n’a plus les moyens d’entretenir un parc industriel vieillissant. Le big data, tout comme les objets connectés à Internet font par ailleurs l’objet d’utilisations malveillantes ciblant les particuliers et les collectivités dont les moyens de défense s’avèrent obsolètes sitôt qu’ils sont élaborés.

Le rôle du gouvernement se réduit à deux fonctions : rassurer la population quand une catastrophe menace, compatir quand elle a eu lieu. Entre les deux, il répond aux crises au coup par coup, grâce aux Plans de Continuité des Activités (PCA) mis en œuvre par le CNGR.

Le directeur du Centre National de Gestion des Risques et les planificateurs en charge de résoudre les crises sont les personnages clé de ce pouvoir vide de substance.

FICHE PERSONNAGES

Gildas Lemarchant, 63 ans, directeur du Centre National de Gestion des Risques.

À « vendu » au Président la création du CNGR et en a conçu le montage financier. Un passé flou aux lisières de la diplomatie, des affaires et des services secrets où il a rencontré Luc de Jong.

Cyclothymique et désabusé. « C’est que des emmerdes », la phrase par laquelle il accueille toute nouvelle crise avant de se ressaisir et de l’affronter à bras le corps. Le scandale qui surgit lors de la crue centennale finira par l’emporter. Divorcé.

Aurélien Moisan, 42 ans, planificateur sénior.

Le planificateur le plus aguerri du CNGR, celui à qui l’on confie les pires crises. Théâtral, à la limite de l’hystérie, on se demande comment la concentration et la précision requises par sa tâche s’accommodent de ses virevoltes. Pratique classiquement l’hyperactivité comme oubli de soi. Successeur annoncé de Gildas Lemarchant à la tête du CNGR, dont il soupçonne d’emblée les difficultés. A couché une fois avec Audrey Matthieu. Ne s’en est jamais remis. Divorcé.

Audrey Matthieu, 37 ans, responsable de communication.

Girl next door. Vive mais non tapageuse, posée sans être froide. Compétente et peu impressionnable. Sa phrase favorite : « La confiance en soi est le plus grand des talents. » Aime jouer les superficielles pour tester la capacité de son interlocuteur à dépasser les apparences. Garde un souvenir presque aussi vif qu’Aurélien Moisan de leur nuit d’amour. Obsédée par le Big Data et les objets connectés, dont elle a saisi qu’ils accroissent le nombre des crises et révolutionnent la gestion des risques. En instance de divorce, un enfant.

Pierrick Bellanger, 34 ans, planificateur junior.

À connu tôt des succès dans la gestion de crises majeures. Verse parfois dans l’arrogance, comme souvent les brillants sujets trop conscients de leurs dons. S’en corrige mais le naturel revient au galop. Son attirance pour Audrey Matthieu – non dénuée de réciprocité – compliquera sa rivalité professionnelle naissante avec Aurélien Moisan.

Luc de Jong, 56 ans, sans fonction.

Un ancien des services secrets, recasé au CNGR après une mission qui a failli lui coûter la vie et dont on ignore tout. Une compétence déclinante à qui ne manquent que les occasions de s’exprimer. Sa présence au centre est un mystère, le lien qui l’unit à Gildas Lemarchant un secret. Célibataire supposé.

Clément Poulenc, 51 ans, président de la République (hors site, à l’Élysée).

D’abord et peut-être uniquement un orateur. Délivre des discours d’autant plus gorgés de testostérone que son pouvoir s’est évaporé. Postmoderne assumé, ses envolées vibrant d’énergie et de projection de soi dans l’avenir sont pourtant des doutes surmontés. Avec Gildas Lemarchant, celui qui a le plus à perdre dans « l’affaire du CNGR ». Marié, deux enfants.

Paloma Duruy, 43 ans, ministre de la Gestion des risques, N°2 du gouvernement (hors site, au ministère).

Elle aussi n’existe que par la parole. Contrairement au Président, plein de sève, elle distille au gré des crises qui secouent le pays des informations techniques, ennuyeuses dont la régularité ont fait d’elle une figure familière dont on aime se moquer. « À ma place, ce n’est pas le mouvement qui compte mais sa régularité. Je suis un métronome. » Incarne physiquement la sévérité donc, suppose-t-on, l’intégrité. D’où l’étonnement quand on découvrira son nom mêlé à l’affaire du CNGR.

Mirka, 58 ans, assistante de Gildas Lemarchant.

Beauté slave, vieillissante et muette. Née à Berlin-Est, où elle a rencontré Gildas Lemarchant. Abat le travail de trois secrétaires. Se ferait tuer pour son patron. S’exprime par mouvements de tête et regards appuyés. Terrifie Aurélien Moisan en lui lançant des œillades glacées.

Bélinda, 54 ans, responsable administrative.

Alpague dans les couloirs les membres de la cellule pour leur demander de parapher des documents. Procédurière car sa fonction l’exige, très arrangeante dans les faits. Toujours prête à imiter une signature si son propriétaire le lui demande. Connaît les signatures de chacun mais les confond souvent. Passe beaucoup de temps à rattraper les quiproquos administratifs ainsi créés.

Mathilde et Hassan, le couple de restaurateurs hôteliers, 34 et 36 ans.

Alléchés par l’offre financière, ont quitté l’hôtel qu’ils tenaient à Saint-Brévin. Pas encore au stade où ils regrettent leur choix mais réalisent déjà qu’ils n’en avaient pas mesuré les inconvénients. Lui, écoute mélancoliquement la météo marine à la radio. Tendresse et complicité entre eux. Propension à la cancannerie.

Alban, le serveur, 36 ans

Conçoit des projets de reconversion professionnelle qui capotent au dernier moment. Toujours sur le départ. Complicité avec Aurélien Moisan qui aime aller discuter avec lui quand une crise s’achève.

Renaud, 37 ans, un planificateur.

Souvent croisé dans les couloirs en train de tailler le bout de gras. Vaticine la bouche pleine aux oreilles de ses collègues durant les repas. Des airs de ludion ébouriffé. Contre toute attente, se révélera remarquablement opérationnel lors de la fuite sur le réacteur à la centrale de Penly (épisode 4).

Jocelyn Hébrard, le premier ministre, 38 ans.

Fonction résiduelle des vieilles institutions. Coincé entre le Président et la ministre de la gestion des risques, il n’existe pas. En a pris son parti. Passe une tête quand Gildas Lemarchant s’entretient avec le chef de l’État. « Avez-vous besoin de moi, monsieur le Président ? » ou bien : « Si vous me cherchez, je suis à côté, monsieur le Président. »

Les lieux

Centre National de Gestion des Risques, le site.

Un ancien hôtel au milieu des champs en Île-de-France, à proximité de l’autoroute A3, reconverti en centre de commandement, sur cinq niveaux, dont deux en sous-sol.

Il répond aux critères en vigueur :

  • Éloignement d’un cours d’eau (par crainte d’une crue).
  • Éloignement d’un transformateur EDF (par crainte d’un incendie).
  • Hors de Paris intra-muros mais à moins de quarante kilomètres.
  • Excellente couverture du réseau téléphonique et internet.

 

Découpe du bâtiment

2ième étage

Le toit terrasse. Vue sur les pylônes et les cultures céréalières. L’endroit où le personnel se retrouve pour prendre l’air, fumer et médire de ses collègues.

1ier étage

Le bureau et les appartements privés de Gildas Lemarchant, chef du CNGR.

Rez-de-chaussée
  • Les chambres pour l’accueil des personnes en charge de chaque crise.
  • La salle de restaurant (80 couverts).
  • Le bar
  • La piscine.
  • La salle de sport.
  • L’espace médiathèque / vidéothèque
Ces équipements répondent à la nécessité d’assurer un minimum de confort aux personnes pouvant rester confinés dans le centre jusqu’à six jours.
Niveau -1

L’espace administratif.

Niveau -2

Les huit salles de crise permettant de suivre autant de crises en simultané.

Extrait – Cellule de crise (PILOTE)

La visite

« Depuis 20 ans, il n’y a plus de président de la République en France. »

Valéry Giscard d’Estaing, lors d’un dîner-débat à l’Institut français des relations internationales, février 2016.

Séquence 1. Centre de crise, salle de commandement N°1. Des écrans de contrôle. Une vingtaine d’hommes et de femmes écoutent une communication audio.

Voix off : L’arrivée d’un front froid stationnaire la semaine dernière a fait chuter les températures en dessous de zéro. Tous les sols sont gelés. Une perturbation océanique a ensuite entraîné des précipitations fortes sur la moitié nord de la France. La Seine ainsi que ses affluents, la Marne et l’Yonne, reçoivent de fortes quantités d’eaux que les sols n’absorbent plus à cause du gel. Les débits fluviaux augmentent en continue, la Seine et la Marne s’élèvent à un rythme de 70 centimètres par jour. Il est à craindre que ce niveau monte jusqu’à 1 mètre par jour dans les prochaines 72h, les prévisions de Météo France confirment de fortes précipitations. Le phénomène redouté et probable est celui d’une crue dépassant le niveau de celle de 1910. Les départements situés en amont de Paris en subissent déjà les conséquences. A Paris, les eaux atteignent à 5, 80 mètres pont de l’Alma. Le plan Neptune a été déclenché, 1300 militaires sont déployés sur le terrain.

La porte s’ouvre sur Gildas Lemarchant.

Gildas : Aurélien, je peux vous voir ?

Aurélien : Hugues, excuse-moi, je t’interromps.

Hugues (off) : Pas de soucis.

Aurélien se lève, sort dans le couloir.

Gildas : Je vous présente Pierrick, notre nouveau planificateur. Il intégrera l’équipe lors de la prochaine crise. Sur cette opération, il nous regarde travailler. Je vous le confie à cette fin. Il ne vous lâche pas, il observe, vous répondez à ses questions.

Aurélien : Durant toute l’opération ?

Gildas : Durant toute l’opération.

Aurélien (avalant la pilule) : Bien.

Gildas : Je lui ai dit que vous êtes le meilleur. Ne le décevez pas. (Il s’éclipse.)

Aurélien : Après toi.

Aurélien et Pierrick entrent dans la salle de commandement.

Aurélien : Je vous présente Pierrick Bellanger, notre nouveau planificateur. Pierrick, tu as devant toi les directeurs généraux des vingt plus grandes entreprises françaises. Si tu lis la presse économique, ces visages te sont familiers. Ils sont ici parce que la crue a interrompu l’activité de leur société. Ils vont perdre de l’argent, certains de leurs employés leur travail. Bâtiments inondés, routes coupées, communications rendues impossibles : on est en plein dedans. Le Plan de Continuité des Activités que nous mettons en œuvre limitera la casse. (S’adressant à l’assemblée.) Mesdames, messieurs, Pierrick vient d’être embauché par notre prestigieux Centre National de Gestion des Risques, il est donc diplômé. Diplômé, il est donc ambitieux. Sache, mon cher Pierrick, qu’ici les voies de l’ambition ont le même horizon que dans n’importe quelle entreprise : prendre la place de ton supérieur hiérarchique en décochant des crocs en jambe à tout ce que tu rencontreras sur ton passage. A commencer donc par moi. Sarah, Des nouvelles de Hosni ?

Sarah : Il est au lac-réservoir de Pannecière-Chaumard dans le Morvan.

Aurélien : Qu’il m’appelle dès qu’il peut. Cyril, je veux tous les bulletins météo. Sur ce, pardonnez-moi, j’ai une mission babysitting. (A Pierrick.) Tu viens ?

Ils sortent.

Séquence 2. Couloirs dans le CNGR.

Aurélien : Pardonne mon numéro. Gildas te colle dans mes pattes en pleine réunion, sans considération pour la gravité du moment.

Pierrick : Je t’en prie. J’ai vu de la sincérité dans l’expression de ta crainte face à l’arrivée d’un plus jeune. Je ne peux pas trouver cette fragilité émouvante, je ne te connais pas. Ça viendra peut-être.

Aurélien : De la crainte, de la fragilité… Oh, ne commence pas comme ça s’il te plaît.

Pierrick : Où sommes-nous ?

Aurélien : Dans le couloir de la mort. Il dessert les huit salles de crises permettant de les gérer toutes en simultanée.

Le couloir distribue des salles avec des écrans de contrôle, des groupes de travail y sont réunis. Parfois Aurélien salue de la main par une porte ouverte.

Aurélien : Le Centre national de Gestion des Risques remplace l’ancien centre interministériel de crise piloté en son temps par le ministère de l’intérieur. Nous dépendons, nous, du ministère de la Gestion des risques.

Pierrick : Ça sonne mieux.

Aurélien : Les sonorités du nom de la boîte où l’on bosse ont autant d’importance que la couleur de la voiture dans laquelle on roule. C’est un prolongement de soi. Comme tel, on doit le soigner.

Ils croisent Renaud en train de tailler le bout de gras.

Renaud : Je lui dis : « mais où t’es allé te fourrer pour être dans un état pareil. Tu sais ce qui me répond ? »

Aurélien : Bonjour Renaud.

Renaud : Bonjour Aurélien, tu vas bien ?

Aurélien : Ça va. Renaud, Pierrick. Pierrick, Renaud.

Ils continuent.

Aurélien : Renaud est planificateur. (Ironique.) Tu le croiseras souvent. Les grands patrons que tu as vus en salle de crise sont en immersion. Durant plusieurs jours, ils dorment ici, mangent ici, plutôt bien d’ailleurs. Ils suivent l’évolution de la crise sur les écrans de contrôle, les informations leur parviennent par les dispositifs du cloud privé du CNGR. Nous sommes un peu leur Disneyland. Nous leur devons ça : le Centre National de Gestion des Risques vit en partie grâce à leur cotisation annuelle conséquente.

Pierrick : Le charme des structures à financement public-privé…

Aurélien : Les directeurs financiers, informatiques, logistiques, RH de leurs sociétés sont eux-mêmes sur le terrain en liaison avec les préfectures et leurs Centres Opérationnels Départementaux.

Pierrick : Les structures régaliennes… Ces demoiselles aigries.

Aurélien : Des vieilles filles malodorantes, avec du poil au menton, qui survivent grâce aux maigres subsides votées chaque année par les députés quand nous nous gorgeons, nous, de capitaux privés. Mais il faut admettre que sur certains points d’expertises, ils nous en remontrent encore.

Pierrick : Je croyais que le centre avait tout grignoté.

Aurélien : Pratiquement. Mais pas tout à fait. Sur certaines crises nous sommes meilleurs, sur d’autres… La logique voudrait qu’à chaque coup on mutualise nos compétences en bonne intelligence. Dans les faits, c’est un peu la guerre des polices version gestion des risques.

Pierrick : C’est humain.

Luc de Jong traverse le couloir devant eux. Il est en tongs et maillot de bain, une serviette sur l’épaule. Des cicatrices couturent son poitrail et ses flancs. Il avise Aurélien, s’arrête au milieu du couloir.

Luc : Salut Aurélien.

Aurélien : Bonjour Luc, ça boum ?

Luc : Nickel. T’es sur la crue, j’imagine ?

Aurélien : Gagné.

Luc : Ça dit quoi ?

Aurélien : La crue du siècle qui nous tombe dessus tous les cinq ans. Le retour à la normal s’effectue de plus en plus vite, car chacune constitue un exercice pour la suivante. Malheureusement les dégâts matériels sont toujours aussi conséquents. Mais notre réputation sur les réseaux sociaux reste au beau fixe, alors…

Luc : Bon courage.

Aurélien : Merci.

Luc disparaît par une porte de l’autre côté du couloir.

Pierrick : Laisse-moi deviner. C’est sa manière à lui de te faire comprendre qu’il n’a aucune confiance dans ta capacité à surmonter cette crue.

Aurélien : Suis moi. (il pousse une porte ouvrant sur une coursive courant autour d’un bassin olympique.) La piscine. Le centre a été conçu pour qu’on puisse y demeurer confiné sept jours. Il faut des sas, des moments de détente. La piscine est l’un d’eux.

Luc de Jong monte sur le plongeoir, plonge, entame une longueur.

Aurélien : Luc de Jong est un ancien agent des services secrets. On lui prête beaucoup. On raconte qu’il a libéré la fille du Président Delamare enlevée au Maroc, exfiltrée ensuite au Liban. C’est lors de cette mission qu’il aurait reçu les cicatrices qui lui couturent le corps. Manifestement l’État lui doit beaucoup. D’où l’atterrissage en douceur au centre où il ne fout absolument rien, hormis des longueurs de bassin, en attendant une hypothétique mission qui ne vient pas, qui probablement ne viendra plus, les années passant. Une figure insolite, originale, quelque part entre le Manneken-Pis et la performance artistique. Personne n’a jamais osé lui demander en quoi consiste son travail ici, je dis bien personne. C’est un tabou. Par moment il m’énerve, je ne vois en lui qu’un branleur. Ce qui me console, c’est que lui aussi se voit comme un branleur et qu’il en souffre. Il fait partie de ces gens qui entretiennent d’autant mieux leur corps que la tête ne va pas bien. Par ailleurs, c’est un type simple, accessible, et c’est là le miracle : qu’il parvienne à être sympa comme un bon copain sans rien perdre de son aura d’aventurier.

Bélinda et une autre femme les rejoignent.

Bélinda : Luc est au bain ?

Aurélien (singeant la niaiserie) : : « Luc est au bain? » Hé, les filles, vous avez l’âge d’être des couguars, reluquer un quinquagénaire en slip de bain, c’est bon pour les jeunettes.

Bélinda (fixant la taille d’Aurélien) : C’est ta chemise qui blouse, Aurélien où tu t’arrondis un peu?

Aurélien : Susceptibles avec ça. (A Pierrick) Viens, on y va.

Couloirs. Des écrans aux murs. Défilement continu de messages.

Aurélien : Ces écrans nous permettent à la fois de suivre la crise en direct et de communiquer avec les autres entités chargées de la gérer.

Pierrick (ironique) : C’est donc comme un smartphone mais qu’on peut utiliser sans avoir à plonger une main dans sa poche pour l’en extraire ? Pratique.

Aurélien : Un smartphone mais avec l’esprit communautaire d’une télé dans un bar diffusant un match de foot. A priori, tu l’as compris, ça ne sert à rien. Mais ça renforce l’esprit corporate, c’est du moins ce que prétend Gildas Lemarchant.

Ils empruntent un ascenseur.

Aurélien : La question, c’est : quelle forme prendra cette fois-ci le hasard qui vient toujours chambouler nos plans impeccablement conçus ? Nous croyons tout prévoir. Nous avons tout prévu. Seulement voilà : arrive un moment dans la gestion d’une crise où surgit ce hasard qui nous oblige à sortir de notre plan pour improviser. C’est l’instant que je redoute et qui m’excite à la fois.

Pierrick : Quel est ce hasard sur cette crue ?

Aurélien : A J + 4, nous ne le savons toujours pas. Pour le moment tous nos problèmes rentrent dans des cases. D’où ma fébrilité : ça ne va pas durer. La tuile est là, je la sens. (Il frappe les murs, parle au plafond.) Sors de là !

Pierrick : C’est ce qui rend le job aventureux.

Aurélien : Une aventure de proximité, en vase clos, que l’on peut traverser chaussé de mocassins.

Pierrick : Exactement ce qu’il me faut.

Aurélien : J’aime cette gymnastique du corps et de l’esprit que constitue la gestion d’une crise dans ce centre là, avec ces couloirs à traverser, ces marches à monter. C’est en marchant que viennent les idées, tu ne crois pas ?

Pierrick : Moi, c’est en réfléchissant.

Aurélien : Bien sûr. Ça aide.

Ils sortent de l’ascenseur, Aurélien se fige, puis se liquéfie devant Audrey Matthieu (étonnement de Pierrick).

Audrey : Ah, Aurélien. Du nouveau pour moi ?

Aurélien : Non… Pas depuis… Pas depuis qu’on s’est croisé tout à l’heure…

Audrey (considérant Pierrick) : Tu fais les présentations ?

Aurélien : Oui, pardon… (Il s’exécute.) Et toi, du nouveau ?

Audrey : Le système électrique de la centrale de Poissy est noyé, il n’y a plus ni alarme ni caméra de surveillance. Le transfert des détenus vers un lieu sécurisé mobilise actuellement trois cents CRS ainsi que des membres des Forces Spéciales.

Aurélien : Une amnistie présidentielle serait la bienvenue.

Audrey : N’y compte pas.

Elle s’engouffre dans l’ascenseur, disparaît. Aurélien s’essuie le front.

Pierrick : Ça va ?

Aurélien : Ça va.

Pierrick : Elle te fait de l’effet, on dirait ?

Aurélien : Ça va. Ça va aller.

Séquence 3. Une pièce où Aurélien pianote sur un clavier.

Aurélien : « Les conflits surgissent des personnes, les drames des événements, la gestion d’une crise est le moment idéal pour la rencontre des deux. » Retiens bien cette phrase, c’est la préférée d’Audrey. Ça ne signifie rien mais prononcé très vite ça envoie le bois. Audrey affectionne ces pyrotechnies verbales.

Pierrick : C’est une vision caricaturale de la communication, non ?

Aurélien : Oui, mais c’est Audrey qui la nourrit. Je ne demande qu’à considérer son job avec ses lettres de noblesses. Montons au premier.

Séquence 4. Toit-terrasse.

Aurélien : Comme tu l’as constaté, tout a été conçu en fonction du bien-être et de l’équilibre des personnes en charge de la résolution d’une crise longue : culture physique, culture tout court avec la bibliothèque médiathèque, rien n’a été laissé au hasard. Rien, sauf les relations sexuelles. Dans ce domaine, c’est débrouille-toi, mais débrouille-toi discrètement.

Pierrick : Le concepteur désapprouve ?

Aurélien : Je crois surtout que devant la complexité du sujet il préfère s’en tenir éloigné. (Il respire à fond.) Tu éprouveras souvent le besoin de venir ici. On a surnommé le Centre « la cloche à fromage », à cause de la dimension hermétique du lieu et parce qu’il y a autant de crise dans l’année à gérer qu’il y a de jours dans l’année. Et donc de fromages en France… Ce toit-terrasse est le meilleur endroit pour nous rappeler qu’il y a une vie en dehors. Ici je fais corps avec les éléments, je jouis de ma seule présence au monde. C’est ici que j’aime me ressourcer. L’autoroute est à bonne distance, son ronflement a la douceur d’une berceuse

Pierrick : Ça ne sent pas l’incinération des ordures ménagères ?

Aurélien : Si. Le plus gros incinérateur de la moitié nord du pays se trouve à moins d’un kilomètre. Ils brûlent à peu près tout ce qu’on peut brûler, y compris des produits classés Tchernobyl 6.

Pierrick : Des futurs clients

Aurélien : Ce jour-là, ce sera bingo pour le CNGR.

Séquence 5. Bureau de Gildas Lemarchant.

Luc de Jong (feuilletant un dossier) : Quand l’as-tu reçu ça ?

Gildas : Avant-hier.

Luc : Qu’est-ce qui est vrai là-dedans ?

Gildas (gêné) : Tout.

Luc : Bon. C’est avec ces fonds que tu as construit le ponton où tu amarres ton voilier?

Gildas : Arrête.

Luc : Je ne comprends pas. Tous les noms de Brunei Papers sont sortis, pourquoi le tien émerge seulement maintenant ?

Gildas : Un des journalistes qui l’a révélé a volontairement « effacé » de la liste quelques noms qu’il a gardés sous le coude pour les faire chanter.

Luc : Tu es le seul à qui il réserve ce traitement ?

Gildas : Comment veux-tu que je sache ?

Luc : Les bénéfices d’une réputation de lanceur d’alerte et les rentrées d’argent du maître chanteur. (Il saisit une photo.), Yves Barnard…C’est lui ?

Gildas : Tu pourrais avoir des renseignements sur lui ?

Luc : Quel genre ?

Gildas : Le genre qui lui ferait fermer sa gueule.

Luc : Je vais voir. S’il y a, je les trouverai. Que te demande-t-il ?

Gildas : 100 000.

Luc : Un délai ?

Gildas : Une semaine.

Luc : Tu dois pouvoir gagner du temps. Il n’a aucun intérêt à dégoupiller son unique grenade de suite.

Gildas : Je le pense aussi. Ce qui m’inquiète, c’est que le Président l’apprenne d’une manière ou d’une autre.

Luc (ironique) : Tu veux le faire toi-même ? Lui remettre ta démission ?

Gildas : J’y pense.

Luc (il s’esclaffe) : Gildas… Gildas…

Gildas : La révélation pourrait l’éclabousser. On est à dix mois de la présidentielle.

Luc : Tu veux mettre tes tripes sur la table ? On les regardera fumer pendant cinq minutes, puis chacun retournera à ses activités. Faire un beau sacrifice ne te donnera même pas la gloire éphémère que tu en attends.

Gildas : Mon image est associée à celle du Centre. Et l’image du Centre à celle du Président qui a décidé sa création. Si j’explose j’éclabousse tout au-dessus. En démissionnant, je préserve l’image du Centre, donc le Président.

Luc : Qui est derrière ça ?

Gildas : Comment ça ?

Luc : Je ne crois pas au journaliste isolé qui fait chanter pour payer ses vices ou sa pension alimentaire.

Gildas : Moi si.

Luc : Les Émirats ?

Gildas : Ne cherche pas si loin.

Luc : Tu as le meilleur réseau de Paris, fais le jouer.

Gildas : J’avais. Le réseau, c’est un clavier de piano. Je manque de pratique. Je suis un virtuose perclus d’arthrite.

Luc : Qu’est-ce que tu me fais, là ? T’as pas commencé à te battre, tu baisses déjà les bras ? Regarde-toi. T’as le dos voûté, les omoplates qui sortent. Y a combien de temps que t’as pas fait d’abdos ?

Gildas : Tu changes de ton tout de suite. Je suis ton directeur. Tes états de service sont réels, mais c’est n’est pas grâce à eux que tu es ici.

Luc : Ah non ?

Gildas : C’est parce que je t’ai repêché au moment où tu buvais la tasse.

Luc : Je suis ici parce qu’on m’a imposé. Tu n’étais pas heureux de récolter un désœuvré. Mais on t’a dit : « Monsieur, il n’y a pas d’alternative », et tu as répondu : «D’accord.» Je ne suis même pas sûr qu’on ait pris la peine de donner du « monsieur. »

Silence.

Luc : Cela dit tu as raison, je ne devrais pas te parler comme ça. (Il semble embarrassé.) Punaise, Gildas. Je peux t’aider, je n’ai que ça à foutre. Mais il faut que tu coures avec moi. Si je dois te porter sur les épaules, autant que tu démissionnes de suite.

Gildas : Je ne sais pas par où prendre le problème.

Luc : Si tu exploses, tu éclabousses, on est d’accord. Au lieu d’en faire une raison de te sacrifier, exploite la donne pour construire un rapport de force avec celui qui prendra les éclaboussures.

Gildas : Le Président ?

Luc : Il a plus à perdre que toi.

Gildas : Tu veux refaire l’opération Delamare ? Monsieur le Président, j’ai vérolé l’institution que vous m’avez confiée. Comme c’est vous qui me l’avez confiée, vous êtes aussi dans la mouise. Sauvez-moi, ainsi vous vous sauvez vous-même. »

Luc : C’est cela même. Ça n’avait pas mal réussi.

Gildas : Tu te contentes de plaquer une situation sur une autre. Tu abordes une bataille nouvelle en utilisant les plans de la précédente. Ce faisant tu passes à côté de ce qu’elle a d’inédit.

Luc : Qui est ?

Gildas : Je ne sais pas. Je n’en sais rien, je ne vois rien. J’en suis encore à chercher l’interrupteur. Qu’est-ce que tu suggères ?

Luc : En mode persuasif non violent. Dans un premier temps. Je vais m’occuper de ce Yves Barnard. Tu dois voir le Président prochainement ?

Gildas : Demain.

Luc : Pas un mot de ça. Tu mets en veilleuse ton goût du sacrifice, c’est une coquetterie de serviteur de l’État. Serviteur de l’État que tu oublies d’être, parfois. (Il désigne les documents consultés.) Le cas échéant, dans un deuxième temps, nous allons construire un rapport de force. Avec le Président et la ministre de tutelle. Rapport de force, non chantage. On ne fait pas chanter le Président. Mais il doit se souvenir de ce qu’il te doit. De ce qu’il nous doit.

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